Cet article a été publié dans Entreprise romande
Issues de la période ottomane et du mandat français, les grandes familles libanaises ont vu leur influence diminué depuis la guerre civile. Aujourd’hui, elles affrontent le pouvoir des anciens chefs de guerres et les nouvelles fortunes.
Gemayel, Jumblatt, Lahoud, Frangié, Eddé. Au pays du Cèdre, le pouvoir se transmet, traditionnellement, d’une génération à l’autre, par les lignées familiales. A l’époque du mandat français, de grandes dynasties se constituent. Aujourd’hui encore, on hérite souvent, de père en fils, des sièges de députés et des présidences des partis. Même si ces familles jouissent toujours d’une certaine influence politique et économique, elles doivent désormais rivaliser avec de nouvelles élites, apparues pendant et après la guerre civile (1975-1990). Selon Melhem Chahoul, sociologue libanais, « le système familial existe toujours mais il tend à reculer au profit des partis politiques ou des forces économiques capitalistes ».
Miliciens et milliardaires
Avec les quinze années de guerre, les milices ont permis l’émergence de nouveaux leaders. Grâce au pouvoir des armes, les chefs de guerre ont réussi à s’imposer sur la scène politique. C’est, par exemple, le cas de Samir Geagea. Ce chef de guerre, issu d’une modeste famille maronite originaire de Bcharré dans le nord du Liban, est devenu, au cours de la guerre, le chef des Forces libanaises. Un parti chrétien dont il est aujourd’hui le seul maître à bord.
Dans les années 1990, des élites politiques d’un nouveau genre émergent grâce à la révolution capitaliste. Elles parviennent à constituer des fortunes colossales qui leur permettent d’entrer en politique. Rafic Hariri en est le meilleur exemple. Ce fils d’ouvrier agricole quitte à 18 ans sa ville natale de Saïda, dans le sud du Liban, pour l’Arabie Saoudite. Il y fait fortune et rachète la société française d’ingénierie Oger qui devient Oger international. C’est sa réussite en tant que businessman qui lui permet d’entrer en politique. Avec le soutien sans faille de l’Arabie Saoudite, il dirige, entre 1992 et 2004, cinq gouvernements. Lorsqu’il est assassiné en février 2005, Rafic Hariri a déjà constitué une dynastie familiale. Son fils Saad reprend les rênes du Courant du Futur, parti politique sunnite, et sa soeur Bahia continue sa carrière de députée.
Un autre nom symbolise le lien entre économie et politique. C’est celui de Mikati. Selon le classement 2010 du magazine Forbes, la fortune de l’actuel Premier ministre libanais est estimée à 2,5 milliards de dollars. En 1982, Najib Mikati fonde la société de télécommunications Investcom avec son frère. Ils en font un véritable empire et investissent au Moyen-Orient, en Europe et en Afrique avant de revendre l’entreprise en 2006. Najib Mikati co-fonde également M1 Group, un groupe financier et industriel non coté en Bourse, d’une valeur de plusieurs milliards de dollars, qui possède des intérêts dans les télécoms, l’immobilier, les transports, le pétrole et le gaz. Sa carrière politique débute en 1998 lorsqu’il est nommé au cabinet du ministre des Travaux publics et des Transports.
Fief et élections
Aujourd’hui, dynasties familiales, ancien chefs de guerre et nouvelles fortunes s’affrontent tout en se partageant le pouvoir. Certaines vieilles familles restent, au niveau local, incontournables. Elles constituent ce que l’on appelle des clés électorales. « Le politique achète l’allégeance électorale de l’homme fort du village », indique Karim Bitar, directeur de recherche sur le Moyen-Orient à l’Institut des relation internationales et stratégiques (Iris). Au Liban, comme partout ailleurs, il faut de l’argent pour faire de la politique. Mais ici, il en faut beaucoup parce que les voix s’achètent. Il faut donc être assez riche pour distribuer de l’argent. « Quand on accède à un poste politique, on entretient une clientèle à laquelle on distribue des services. En échange d’un poste ou d’un marché public, on obtient un soutien », explique Sybille Rizk, rédactrice en chef du Commerce du Levant, mensuel économique libanais.
Ville et montagne
Les familles libanaises bénéficient donc de ces services et en distribuent aussi. Leur influence est en réalité très contrastée et évolue selon la communauté. Pour Melhem Chahoul, « le maintien du rôle des familles dépend du degré de leur implication dans la modernité. Plus les communautés se déplacent vers la ville, plus elles perdent de leur influence ». Plus elles fonctionnent sur un modèle féodale, plus elles conservent leur pouvoir. Chez les druzes, Walid Jumblatt est un leader incontesté. Il détient le pouvoir politique et économique. « Cette communauté, minoritaire au Liban, connait une lente modernisation, analyse le sociologue. Elle s’est repliée dans la montagne et fonctionne sur un modèle endogène. Les druzes qui quittent la montagne se détachent de Jumblatt. Walid est un pic mais sa succession posera des problèmes. »
Du côté des maronites, l’importance des familles dépend des régions. « Plus elles sont situées dans la montagne, plus elles ont du pouvoir », estime Melhem Chahoul. La famille Frangié a, par exemple, su conserver une très forte influence dans son fief de Zghorta, au nord du Liban. Les familles politiques sunnites ont vu leur influence s’effriter depuis la fin de la guerre. D’abord parce qu’il n’y a jamais eu de milice sunnite. Ensuite, parce que les grands notables de Tripoli, Saïda ou Beyrouth n’ont pas réussi à faire face aux nouvelles fortunes comme celle des Hariri. Chez les chiites, les vieilles familles ont été marginalisées dès la fin de la guerre. Les partis politiques chiites – Amal et Hezbollah – ont totalement laminé leur pouvoir.
La famille et les femmes
Pour les dynasties qui ont réussi à conserver un important rôle politique, il n’est pas question de perdre le pouvoir. C’est ainsi que les femmes de la famille finissent par occuper un poste politique. « Le système libanais est un système patriarcal. La femme entre au politique quand il n’y a plus d’héritier mal », affirme Karim Bitar. Les féministes libanaises disent que les femmes ne peuvent entrer en politique seulement si elles sont habillées noir. Neila Moawad est un parfait exemple. L’épouse de l’ancien président René Moawad entre en politique lorsque son mari est assassiné en 1989. En 2009, elle décide de laisser la place à son fils, Michel. Il en est de même pour la famille Tuéni. Après la mort de son père Gebran, assassiné en 2005, Neila débute une carrière politique. Aujourd’hui, elle est avec Nadim Gemayel – un autre héritier – la plus jeune députée du parlement.
L’omniprésence des familles qu’elles soient anciennes ou nouvelles empêchent l’émergence de nouvelles figures, étrangères à ce système. C’est ce qu’il s’est passé avec la démission, en février dernier, du ministre du Travail Charbel Nahas. Cet économiste et ingénieur polytechnicien a refusé de signer un décret qu’il jugeait anticonstitutionnel. Pour Karim Bitar, « tout le monde s’est mis d’accord pour le faire sauter. Il voulait remettre en cause un système. Il était une menace pour les élites ». On comprend mieux pourquoi les politiciens s’acharnent à constituer des dynasties familiales. C’est ainsi que le président libanais Michel Sleiman s’apprêterait à présenter son gendre et son beau-frère aux prochaines élections législatives, prévues en 2013.