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Cet article a été publié dans Entreprise romande

Issues de la période ottomane et du mandat français, les grandes familles libanaises ont vu leur influence diminué depuis la guerre civile. Aujourd’hui, elles affrontent le pouvoir des anciens chefs de guerres et les nouvelles fortunes.

Gemayel, Jumblatt, Lahoud, Frangié, Eddé. Au pays du Cèdre, le pouvoir se transmet, traditionnellement, d’une génération à l’autre, par les lignées familiales. A l’époque du mandat français, de grandes dynasties se constituent. Aujourd’hui encore, on hérite souvent, de père en fils, des sièges de députés et des présidences des partis. Même si ces familles jouissent toujours d’une certaine influence politique et économique, elles doivent désormais rivaliser avec de nouvelles élites, apparues pendant et après la guerre civile (1975-1990). Selon Melhem Chahoul, sociologue libanais, « le système familial existe toujours mais il tend à reculer au profit des partis politiques ou des forces économiques capitalistes ».

Miliciens et milliardaires

Avec les quinze années de guerre, les milices ont permis l’émergence de nouveaux leaders. Grâce au pouvoir des armes, les chefs de guerre ont réussi à s’imposer sur la scène politique. C’est, par exemple, le cas de Samir Geagea. Ce chef de guerre, issu d’une modeste famille maronite originaire de Bcharré dans le nord du Liban, est devenu, au cours de la guerre, le chef des Forces libanaises. Un parti chrétien dont il est aujourd’hui le seul maître à bord.

Dans les années 1990, des élites politiques d’un nouveau genre émergent grâce à la révolution capitaliste. Elles parviennent à constituer des fortunes colossales qui leur permettent d’entrer en politique. Rafic Hariri en est le meilleur exemple. Ce fils d’ouvrier agricole quitte à 18 ans sa ville natale de Saïda, dans le sud du Liban, pour l’Arabie Saoudite. Il y fait fortune et rachète la société française d’ingénierie Oger qui devient Oger international. C’est sa réussite en tant que businessman qui lui permet d’entrer en politique. Avec le soutien sans faille de l’Arabie Saoudite, il dirige, entre 1992 et 2004, cinq gouvernements. Lorsqu’il est assassiné en février 2005, Rafic Hariri a déjà constitué une dynastie familiale. Son fils Saad reprend les rênes du Courant du Futur, parti politique sunnite, et sa soeur Bahia continue sa carrière de députée.

Un autre nom symbolise le lien entre économie et politique. C’est celui de Mikati. Selon le classement 2010 du magazine Forbes, la fortune de l’actuel Premier ministre libanais est estimée à 2,5 milliards de dollars. En 1982, Najib Mikati fonde la société de télécommunications Investcom avec son frère. Ils en font un véritable empire et investissent au Moyen-Orient, en Europe et en Afrique avant de revendre l’entreprise en 2006. Najib Mikati co-fonde également M1 Group, un groupe financier et industriel non coté en Bourse, d’une valeur de plusieurs milliards de dollars, qui possède des intérêts dans les télécoms, l’immobilier, les transports, le pétrole et le gaz. Sa carrière politique débute en 1998 lorsqu’il est nommé au cabinet du ministre des Travaux publics et des Transports.

Fief et élections

Aujourd’hui, dynasties familiales, ancien chefs de guerre et nouvelles fortunes s’affrontent tout en se partageant le pouvoir. Certaines vieilles familles restent, au niveau local, incontournables. Elles constituent ce que l’on appelle des clés électorales. « Le politique achète l’allégeance électorale de l’homme fort du village », indique Karim Bitar, directeur de recherche sur le Moyen-Orient à l’Institut des relation internationales et stratégiques (Iris). Au Liban, comme partout ailleurs, il faut de l’argent pour faire de la politique. Mais ici, il en faut beaucoup parce que les voix s’achètent. Il faut donc être assez riche pour distribuer de l’argent. « Quand on accède à un poste politique, on entretient une clientèle à laquelle on distribue des services. En échange d’un poste ou d’un marché public, on obtient un soutien », explique Sybille Rizk, rédactrice en chef du Commerce du Levant, mensuel économique libanais.

Ville et montagne

Les familles libanaises bénéficient donc de ces services et en distribuent aussi. Leur influence est en réalité très contrastée et évolue selon la communauté. Pour Melhem Chahoul, « le maintien du rôle des familles dépend du degré de leur implication dans la modernité. Plus les communautés se déplacent vers la ville, plus elles perdent de leur influence ». Plus elles fonctionnent sur un modèle féodale, plus elles conservent leur pouvoir. Chez les druzes, Walid Jumblatt est un leader incontesté. Il détient le pouvoir politique et économique. « Cette communauté, minoritaire au Liban, connait une lente modernisation, analyse le sociologue. Elle s’est repliée dans la montagne et fonctionne sur un modèle endogène. Les druzes qui quittent la montagne se détachent de Jumblatt. Walid est un pic mais sa succession posera des problèmes. »

Du côté des maronites, l’importance des familles dépend des régions. « Plus elles sont situées dans la montagne, plus elles ont du pouvoir », estime Melhem Chahoul. La famille Frangié a, par exemple, su conserver une très forte influence dans son fief de Zghorta, au nord du Liban. Les familles politiques sunnites ont vu leur influence s’effriter depuis la fin de la guerre. D’abord parce qu’il n’y a jamais eu de milice sunnite. Ensuite, parce que les grands notables de Tripoli, Saïda ou Beyrouth n’ont pas réussi à faire face aux nouvelles fortunes comme celle des Hariri. Chez les chiites, les vieilles familles ont été marginalisées dès la fin de la guerre. Les partis politiques chiites – Amal et Hezbollah – ont totalement laminé leur pouvoir.

La famille et les femmes

Pour les dynasties qui ont réussi à conserver un important rôle politique, il n’est pas question de perdre le pouvoir. C’est ainsi que les femmes de la famille finissent par occuper un poste politique. « Le système libanais est un système patriarcal. La femme entre au politique quand il n’y a plus d’héritier mal », affirme Karim Bitar. Les féministes libanaises disent que les femmes ne peuvent entrer en politique seulement si elles sont habillées noir. Neila Moawad est un parfait exemple. L’épouse de l’ancien président René Moawad entre en politique lorsque son mari est assassiné en 1989. En 2009, elle décide de laisser la place à son fils, Michel. Il en est de même pour la famille Tuéni. Après la mort de son père Gebran, assassiné en 2005, Neila débute une carrière politique. Aujourd’hui, elle est avec Nadim Gemayel – un autre héritier – la plus jeune députée du parlement.

L’omniprésence des familles qu’elles soient anciennes ou nouvelles empêchent l’émergence de nouvelles figures, étrangères à ce système. C’est ce qu’il s’est passé avec la démission, en février dernier, du ministre du Travail Charbel Nahas. Cet économiste et ingénieur polytechnicien a refusé de signer un décret qu’il jugeait anticonstitutionnel. Pour Karim Bitar, « tout le monde s’est mis d’accord pour le faire sauter. Il voulait remettre en cause un système. Il était une menace pour les élites ». On comprend mieux pourquoi les politiciens s’acharnent à constituer des dynasties familiales. C’est ainsi que le président libanais Michel Sleiman s’apprêterait à présenter son gendre et son beau-frère aux prochaines élections législatives, prévues en 2013.

Cet article a été publié dans Alternatives internationales

Depuis le début de l’insurrection syrienne, le parti manifeste un soutien indéfectible au régime de Bachar el-Assad. Aujourd’hui, le Hezbollah est présent en Syrie. Une présence militaire limitée qui vise avant tout à protéger ses intérêts.

Des combattants du Hezbollah discrètement enterrés au Liban et des familles longtemps soumises au secret. Pendant des mois, l’opposition libanaise et syrienne n’ont cessé d’accuser le Parti de dieu d’envoyer des combattants en Syrie. En octobre dernier, le parti chiite a décidé de lever le voile sur ces accusations. Des médias qui lui sont affiliés ont annoncé la mort du commandant Ali Hussein Nassif, tombé « en martyr en accomplissant son devoir de djihadiste » et enterré en grande pompe dans la Bekaa, une région située à l’est du Liban. Quelques jours plus tard, Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, a affirmé, dans un discours, que des habitants des 23 villages libanais situés en territoire syrien avaient pris les armes pour « se protéger face à des groupes syriens armés ». « Des combattants tombent en martyr dans ces localités syriennes habitées par des Libanais c’est le cas d’Abou Abbas », a-t-il précisé.

Ces déclarations inattendues montrent que le Parti de dieu n’avait plus d’autre choix que de s’expliquer. « Plusieurs combattants sont morts en Syrie. Dans la Bekaa, tout le monde le savait. C’était devenu un secret de polichinelle », explique Paul Khalife, journaliste libanais. Selon lui, Abou Abbas dirigeait les combattants originaires de ces 23 villages frontaliers. Il estime leur nombre à 5000. Certains appartiennent donc au Hezbollah, d’autres au Baas et au Parti social nationaliste syrien (PSNS). « Les combattants sont tous encadrés par le Hezbollah qui a davantage d’expérience et une structure militaire importante. Seuls les officiers sont originaires du Liban », affirme-t-il.

Protéger ses armes

Pour le Hezbollah, défendre cette zone frontalière est devenue une priorité. Le parti apporte un soutien logistique aux partisans qui y vivent et combattent mais il souhaite surtout protéger les routes par lesquelles passent ses armes. Le puissant parti chiite détiendrait, sur le sol libanais, plus de 50 000 roquettes fabriquées en Iran et en Syrie. C’est d’ailleurs en juillet dernier que Hassan Nasrallah a avoué pour la première fois, dans un discours, que « les missiles, tirés lors de la guerre de juillet 2006 contre les villes israéliennes, [avaient] été fabriqués en Syrie ».

Aujourd’hui, le parti tient à tout prix à protéger ses lignes de ravitaillement en armes. En cas de chute du régime syrien, le Hezbollah pourrait être contraint de modifier ses routes d’approvisionnement. Mais tout dépend encore du scénario final. « Si le régime tombe et qu’il est remplacé par un régime islamique intégriste ou par un régime pro-américain, l’envoi d’armes deviendra compliqué mais si le chaos s’installe, le parti n’aura aucune difficulté pour l’acheminement », estime Talal Atrissi, politologue rattaché à l’Université libanaise.

Conseillers militaires

Le Hezbollah serait également présent dans le sud de Damas, à Zaid Zaynab. C’est dans ce quartier que se trouve le mausolée de Zaynab, petite-fille du prophète et fille de l’imam Ali. Ce tombeau est l’un des plus visités au monde par les chiites. Une partie de la communauté syrienne qui représentent environ 1% de la population vit dans ce quartier. Le Parti de dieu y possèderait plusieurs dépôts d’armes, protégés actuellement par ses membres. Aujourd’hui, le parti souhaiterait avant tout protéger ses intérêts. Le Hezbollah refuserait d’augmenter sa présence militaire en Syrie. Le plus important pour lui étant de concentrer ses combattants sur le sud du Liban. « Il est possible qu’il y ait une autre guerre avec Israël. Le parti ne peut pas se permettre d’envoyer ses hommes sur un autre front », indique Talal Atrissi.

Selon plusieurs experts libanais, le parti conseillerait aussi militairement des membres de l’armée syrienne. Le Hezbollah détient une précieuse expertise militaire en matière de conflit asymétrique. Il a prouvé, à l’été 2006, que sa méthode de guérilla urbaine était efficace pour battre une armée conventionnelle, qui plus est, l’une des meilleures au monde. Après cette guerre-éclair, le parti aurait formé plusieurs unités de la célèbre 4ème division de Maher el-Assad, le frère du président.

Cet article a été publié dans Le Courrier

Au Liban, ils sont des milliers à vivre sous des tentes ou dans des bidonvilles. Une communauté méconnue et discriminée tant par la société que par les pouvoirs publics.

Des murs en tôle, rouillés par le temps et les intempéries, des toits faits de bâches en plastique et de vieux pneus, des enfants qui courent pieds nus et des parents à la mine défaite. Voilà seize ans que Ali Moustapha Abou Bassad et son clan vivent dans des conditions misérables. « Regarde! C’est lamentable. Comme toi, les gens viennent, nous posent des questions mais rien ne change. Tout le monde se fiche de nous », lâche ce septuagénaire, fatigué et énervé.

Soixante familles s’entassent dans ce bidonville, installé en contrebas d’une nationale, située entre Saïda et Tyr, au sud du Liban. Tous appartiennent à la communauté dom. Ces gitans du Moyen-Orient se sont établis dans la région entre le III° et le X° siècle lorsque leurs ancêtres, des artistes indiens itinérants, ont migré jusqu’en Europe. Aujourd’hui, ils sont plusieurs milliers à vivre au pays du Cèdre. Bien que 70% d’entre eux détiennent la nationalité libanaise, ils sont ignorés par les autorités et mis au banc de la société.

Selon une étude, réalisée en 2011 par deux ONG, Terre des Hommes et Insan, les Doms vivent dans des conditions bien plus précaires que celles des réfugiés palestiniens. Plus de 30% d’entre eux vivent ainsi sous le seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 1 dollar par jour, quand, seulement 9% des réfugiés palestiniens s’inscrivent en dessous de ce même seuil. « Même si la situation des Palestiniens au Liban est insupportable, ils ont des structures qui s’occupent d’eux. Ce n’est pas le cas pour les Doms », explique Charles Nasrallah, directeur de l’ONG Insan.

Diabète et cholestérol

Assis sur un tapis posé au sol, Ali Moustapha Abou Bassad énumère les difficultés de sa communauté. La question de l’accès aux soins médicaux est ce qui le préoccupe le plus. « Je suis asthmatique et ma femme est diabétique. Elle a aussi du cholestérol et une maladie au pancréas, indique-t-il, entre deux bouffées de cigarette. On n’a pas l’argent pour se faire soigner, aucun député ne nous aide. » Le vieil homme en veut beaucoup aux politiques. « Ils se souviennent de nous au moment des élections, après plus rien. »

« La dernière fois, je suis allé voir un député pour lui demander quelques livres. C’était pour acheter du pain. Il m’a regardé, a fouillé dans sa poche et m’a dit ‘désolé, je n’ai rien sur moi’ », se souvient-il, toujours aussi scandalisé. C’est d’ailleurs pour des considérations politiques que les Doms ont reçu la nationalité libanaise. En 1994, le gouvernement de Rafic Hariri leur offre ce « cadeau ». « Les Doms sont sunnites, cela faisait des électeurs en plus », explique Charles Nasrallah.

Pour Karine Milhorgne de l’ONG Terres des Hommes, « notre mission est de faire en sorte que les Doms puissent avoir accès aux services de base tels que la santé et l’école ». Avec cette étude, l’ONG s’est aperçue que 68% des enfants doms n’étaient pas scolarisés. Aujourd’hui, le but est donc d’offrir une éducation aux jeunes générations. C’est ainsi que désormais les petits enfants de Ali Moustapha Abou Bassad sont inscrits à l’école. « A notre époque, personne n’y allait. La chose plus importante pour nous est que nos enfants sachent lire et écrire », dit-il.

« Ils ont intériorisé leur infériorité »

Depuis dix ans, Catherine Mortada se bat pour que cette ambition devienne réalité. Dans la banlieue sud de Beyrouth, tout près du célèbre camp palestinien de Sabra et Chatila, cette femme a ouvert une école de la dernière chance. 70% des écoliers sont doms. « Dans le système libanais, les enfants doivent être scolarisés à partir de 6 ans. Après 7 ans, les écoles ne les acceptent plus. Les enfants sont donc condamnés à l’analphabétisme », explique-t-elle. Dans cet établissement, situé au milieu d’un bidonville, l’équipe pédagogique prend en compte la pauvreté des familles. « On ne donne pas de devoir à la maison car on sait qu’ils n’ont ni bureau, ni électricité pour travailler. On leur demande d’essayer d’être le plus propre possible même s’il arrive que leurs vêtements soient sales parce que les familles ne peuvent pas faire de machines », détaille la directrice.

Aujourd’hui, beaucoup de parents ne font plus l’effort d’inscrire leurs enfants ailleurs que dans cette école qui peut accueillir jusqu’à cent élèves. Les établissements publics libanais sont souvent inadaptés aux Doms. Discriminés, ils subissent, de la part de leurs camarades, injures racistes et moqueries. Catherine Mortada estime qu’ils « ont intériorisé leur infériorité ». Des activités comme la capoeira et le théâtre doivent donc permettre à ces enfants de reprendre confiance en eux.

Méfiance

Au Liban, aussi bien qu’en Syrie, Turquie ou Jordanie, leurs parents sont aussi discriminés. Les Libanais qui ignorent le plus souvent leur nom, les surnomment « Nawar ». Cette expression désigne, en arabe, une personne qui a une mauvaise hygiène voire une moralité douteuse. Résultat, les Doms se méfient. Beaucoup refusent de parler aux étrangers de peur d’être jugés. C’est pourquoi lors de l’étude dans la Bekaa – une région située à l’est du Liban – les membres des ONG ont dû interrompre leur questionnaire.

Michel Elefteriades, propriétaire du Music Hall, une salle de spectacle à Beyrouth, connaît bien la communauté. Passionné par la culture tzigane, il s’est souvent rendu dans des camps de Doms, éparpillés dans tout le Liban. « Ce sont des bouc émissaires. Lorsqu’il y a un vol ou un viol, on les accuse tout de suite. J’ai compris que je ne pouvais pas m’investir à fond. Ils se méfient trop », explique-t-il.

Beaucoup se replient donc sur eux-même. Difficile lors des rencontres d’en connaître davantage sur leur histoire et leurs coutumes. La société libanaise ignore tout de cette communauté. Elle ne perçoit en elle que la pauvreté. Elle ne voit que ces enfants et ces femmes voilées assis au coin d’une rue en train de faire la manche ou de cirer les chaussures d’hommes en costume-cravate. Et, pourtant, les Doms sont les héritiers d’une tradition artistique vieille de plusieurs siècles.

Le prince des Gitans

Bilal, 28 ans, en est le meilleur exemple. Ce chanteur dom se produit trois fois par semaine au Music Hall. Il chante en arabe et en domari, sa langue d’origine. Son histoire est un véritable conte de fée. Tout commence dans la rue. Il a douze ans quand il rencontre son bienfaiteur, Michel Elefteriades. A l’époque, l’enfant est cireur de chaussures en bas de l’immeuble dans lequel son futur patron a ses bureaux. « Un jour, je lui ai demandé s’il savait chanter, il m’a répondu ‘tout les Doms savent chanter’. A partir de ce jour, je l’ai envoyé trois fois par semaine chez un professeur de chant. Il avait du charisme, une belle voix mais il manquait de technique. »

Aujourd’hui, Bilal n’a pas peur d’oublier d’où il vient. Fier de ses racines, il profite du succès. Et malgré sa nouvelle vie, dort toujours sous une tente. « Les gens qui quittent la communauté sont méprisés. On les appelle les gadjos [Ndlr: un non gitan] », explique-t-il. Même si Bilal n’est pas considéré de la sorte, sa notoriété ne passe pas toujours bien au près de sa communauté. Il y a quelques semaines, une chaîne de télévision libanaise s’est rendue dans son camp pour faire un reportage. « Les gens n’étaient pas contents. Ils disent que je renvoie une mauvaise image de la communauté », regrette-t-il. « Ils ont pété un câble. Ils ne supportent pas que l’on voit l’endroit où ils habitent, qu’on voit leur femme marcher pied nus ou danser, qu’on entende leur langue », affirme, de son côté, Michel Elefteriades.

Et pourtant, c’est cette culture que Bilal veut faire connaître et perdurer. « Je veux que mon fils conserve nos traditions. Quand j’étais enfant, mes parents m’ont raconté l’histoire de nos ancêtres, par quels pays ils sont passés, les épreuves qu’ils ont traversées. Chez nous, chaque membre compte car nous ne sommes pas nombreux », explique-t-il, le visage serein.

La famille de Bilal est très respectée. Son grand-père était ce que l’on appelle un « amir ». Un homme qui écrase les grains de café. Cette fonction est uniquement réservée aux familles princières. C’est pourquoi aujourd’hui, Bilal a choisi comme nom de scène, le prince des Gitans.

Cet article a été publié dans Le Courrier

Au Liban, les Palestiniens n’ont d’autre choix que d’empiler les morts. Leurs cimetières sont surpeuplés et leur finances ne leur permettent pas d’être enterrés avec les Libanais. Une situation ressentie comme une injustice pour des exilés qui vivent et meurent dans des conditions misérables.

Pour avancer dans les rues poussiéreuses de Nahr el-Bared, le chauffeur slalome entre les nids de poule et les pierres qui encombrent la chaussée. Ce camp palestinien, situé à une dizaine de kilomètres de Tripoli, la grande ville du nord du Liban, ressemble à une scène de guerre. Des immeubles effondrés par les bombardements, d’autres criblés de balles et des camions qui tentent de nettoyer ce qui paraît être un chantier titanesque. Depuis 2007, Nahr el-Bared survit. Cette année-là, le camp est le théâtre de violents affrontements entre l’armée libanaise et le Fateh el-islam, un groupe islamiste radical. Ces combats détruisent une grande partie du camp et causent l’exode de 10 000 réfugiés palestiniens. Les cimetières ne sont pas épargnés. Les pierres tombales sont bombardées et les morts, tués une seconde fois.

Aujourd’hui, les 20 000 habitants de Nahr-el Bared ne savent plus où enterrer les défunts. Le camp possède trois cimetières mais ils sont tous pleins. La seule solution est d’empiler les corps. Tous les quatre ou cinq ans, les familles rouvrent les tombes, récupèrent les ossements, les enferment dans une boîte qu’ils placent dans un coin de la celle-ci et ajoutent un autre cadavre. Dans le cimetière de Khaled Abdel Walid, les tombes peintes en vert sont collées les unes aux autres. Il faut les enjamber pour se frayer un passage. Cette situation n’est pas une exception. Les douze camps palestiniens, éparpillés sur le sol libanais, font face au même problème. Leurs habitants n’ont pas l’argent pour être enterré dans les cimetières libanais où l’emplacement coûte entre 1500 et 5000 dollars.

Solution temporaire

« Depuis la Nakba [Ndlr: « la catastrophe », l'exode des Palestiniens en 1948], on souffre dans notre vie et notre mort. C’est notre destin », se désole Imad Audi, une tasse de café à la main. Ce responsable du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) dans le nord du Liban tente de trouver une solution pour que les réfugiés palestiniens puissent être enterrés dans des conditions dignes d’un être humain. Une solution temporaire existe. « L’un des cimetières borde une route qui, officiellement, en fait partie. On pourrait donc dégager 500 m2 ce qui ferait 150 places supplémentaires », indique le responsable du FPLP. Le projet est estimé à 200 000 dollars.

A cause de ce manque d’espace, des affrontements ont éclaté, en juin dernier, entre les habitants et l’armée libanaise car celle-ci occupait un terrain destiné à la construction d’un cimetière. Des dizaines de personnes ont été arrêtées et deux jeunes sont morts. L’armée a décidé de se retirer du terrain. Mais il faudra attendre plusieurs mois pour qu’un projet voit le jour.

« Brûler nos corps »

En attendant, les habitants se débrouillent comme ils peuvent. La famille Al-Qassem est encore en deuil. Ahmed, 17 ans, est l’un des deux jeunes morts au moment des violences. « Il n’y avait pas d’endroit où l’enterrer. Il a fallu enlever une statuette pour trouver une place dans le cimetière », explique Mahmoud*, son grand-père. « Nous sommes comme tous les peuples, nous avons le droit d’avoir un lieu pour enterrer nos morts », ajoute-t-il, le visage éteint. Le vieil homme, habillé d’une djellaba blanche, est originaire de Sheikh Daoud, un village du nord de la Palestine, situé depuis 1948 en Israël. Il avait dix-huit mois lorsque sa famille a fui cette terre. Sa mémoire n’a pas retenu l’exode mais elle se souvient bien du bruit de la pluie sur la tente du camp de réfugié. « Nos maisons sont aussi des petits cimetières », estime-t-il, soixante-quatre ans après son arrivée au Liban.

Lorsque Mahmoud pense à sa mort, il se demande où il sera enterré. En Palestine? Il préfère imaginer une fatwa plutôt qu’évoquer cette possibilité. « Comme il n’y a plus de place, il faudrait brûler nos corps et jeter les cendres à la mer. » En 1986, en pleine « guerre des camps », les autorités religieuses musulmanes ont autorisé les habitants de Sabra et Chatila à manger les chats et les chiens. « Quand il y a un vrai besoin, on doit légaliser ce qui est interdit », dit-il.

Négocier ou donner

Dans certains camps, les autorités parviennent à négocier des terrains. C’est le cas à Ein el-Heloué, dans le sud du Liban. Ce camp de réfugiés est le plus connu et le plus peuplé du pays. 90 000 personnes s’y entassent. Les Palestiniens du Liban ont l’interdiction d’acheter des terres mais pour les cimetières, il y a une exception. « C’est une nécessité, on ne peut pas enterrer nos morts dans la rue », explique Abdel Majid Sleiman, responsable des services sociaux au sein de l’OLP. L’organisation est sur le point d’acquérir pour 750 000 dollars un terrain de 5000 m2. Ce sont de riches palestiniens et des Libanais philanthropes qui ont permis de récolter la somme. Il ne reste plus qu’à signer le contrat et préparer la terre. « Dans six ou sept ans, il sera plein », indique néanmoins le responsable.

Acheter demande de l’argent, beaucoup d’argent. A Sibline, un village situé dans la région du Chouf, Walid Jumblatt, maître des lieux et chef de la communauté druze, a donné, il y a deux ans, à l’Agence des nations unies pour les réfugiés palestiniens (Unrwa) un terrain de 1000 m2. Un espace destiné à la construction d’un cimetière uniquement palestinien. Pour le leader, « un geste humanitaire » pour des gens qui ne peuvent plus reposer en paix. Selon Imad Audi du camp de Nahr el-Bared, le Premier ministre Najib Mikati qui est originaire de Tripoli aurait aussi promis de donner un terrain. « Des paroles mais pas d’acte pour le moment », explique le Palestinien.

Détruire la salle de prière

Dans le camp de Bourj el-Barajne, situé en bordure de Beyrouth, les Palestiniens font également face au manque d’espace. Le seul cimetière, construit pour les 30 000 habitants du camp, compte uniquement 4000 tombes. Il y a quatre ans, les autorités ont été obligées de sacrifier la salle de prière aux morts pour ajouter une centaine de pierres tombales. Ici aussi, les familles empilent les corps tout en respectant les préceptes religieux. Il est interdit de mélanger les sexes. Les filles sont donc enterrées avec leur mère et les garçons avec leur père. « Les Palestiniens meurent plus que les autres car ils sont en permanence exposés à la mort. Cela ne cesse de continuer et la communauté internationale ne fait rien », s’agace Abu Badir, secrétaire général du comité populaire, le bureau qui gère la vie du camp.

La petite superficie du Liban – 10 452 km2 – fait qu’il est de plus en plus difficile pour n’importe qui, même les Libanais, de trouver une place pour être enterré. Mais le taux de mortalité des réfugiés palestiniens vivant dans les camps est bien plus élevé que celui des Libanais. « Aucune société au monde ne souffre plus que la notre », estime Abu Badir. Contrairement aux Palestiniens établis en Syrie ou en Jordanie, ceux du Liban vivent dans des conditions misérables et insalubres. Leur taux de chômage frôle les 60% et les deux-tiers vivent avec moins de 5 dollars par jour. En 2009, un rapport de l’International Crisis Group, une organisation de prévention et de résolution des conflits armés, décrivait les camps comme une « bombe à retardement ».

« Être enterré sur ma terre »

A 77 ans, Abu Hassan « ne veu(t) pas vivre dans sa mort l’injustice qu’il a vécu dans sa vie ». Cet homme pieux habite un petit appartement du camp de Bourj el-Barajne. Comme il dit, un jour « nos tentes sont devenues des maisons ». Pour atteindre la sienne, il faut se glisser dans une ruelle étroite et crasseuse où les fils électriques s’entremêlent aux tuyaux de canalisation. Dans le séjour, des cartes de la Palestine trônent sur les murs décrépis et de vieilles clefs rouillées sont accrochées près de la porte d’entrée. « Ce sont celles de notre ferme », dit-il fier et triste. Une ferme qui doit désormais appartenir à un israélien.

Lorsqu’Abu Hassan a quitté la Galilée, en 1948, il pensait revenir dans une semaine. Il se souvient du discours de l’armée arabe, venue défendre les Palestiniens. « N’ayez aucune crainte. Prenez femmes et enfants et allez au Liban pour quelques jours. Quand vous reviendrez, nous aurons libéré la Palestine. » La famille s’exécute. Elle récupère des matelas, quelques provisions et quitte la ferme « sans aucun sentiment de désespoir, de tristesse ou d’angoisse ». Mais très vite, la famille se retrouve dans un camp, puis dans un autre. Le temps passe et la vie s’organise. La Palestine n’est plus qu’un lointain souvenir.

« Même si l’espoir diminue, j’espère toujours être enterré sur ma terre », dit-il en tripotant un chapelet musulman. Abu Hassan sait qu’il n’aura jamais les moyens de reposer dans un cimetière libanais. Peut-être, connaîtra-t-il le même sort que son père, enterré avec des inconnus. « Nos anciens voisins du camp de Nahr el-Bared nous ont demandé s’ils pouvaient utiliser sa tombe. Nous avons accepté. Il faut bien être solidaire. »

*Le prénom a été modifié

Cet article a été publié dans Causette

Souvenez-vous, en juillet 2006, Israël lance une guerre-éclair contre le Liban: trente-trois jours de bombardements censés éradiquer la présence du Hezbollah. Résultat, 1500 civils morts, un million de Libanais déplacés et, six ans plus tard, une région, le sud, encore infestée de mines à sous-munitions. Alors, pour nettoyer leur pays saccagé, des Libanaises ont troqué leur tablier de mère au foyer pour un gilet pare-balles, un casque et un treillis… Causette les a rencontrées.

Une fois son gilet pare-balles et son casque enfilés, Ibtisam Hammoud se dirige d’un pas décidé vers la zone minée. Un détecteur de métaux dans une main et un bâton dans l’autre, elle ratisse chaque centimètre de terre. Malgré la chaleur écrasante de ce mois d’août, la jeune femme reste concentrée. En quelques minutes, l’engin s’emballe. Elle pose un triangle à terre et creuse doucement autour de la zone. Elle doit vérifier s’il s’agit d’une mine. L’opération est délicate mais ses gestes sont calmes et maîtrisés. Elle sait qu’un seul faux pas peut lui coûter la vie ou l’amputer d’un membre. Mais cette fois-ci, rien à craindre. Ce n’est qu’un morceau de métal, et surtout, une démonstration pour Causette, surveillée de près par l’armée libanaise. Car, dans cette région extrêmement dangereuse, aucun civil – et donc aucun journaliste – ne peut pénétrer sur les terrains en cours de déminage.

Depuis quatre ans, Ibtisam Hammoud démine la région qui l’a vu naître. Lorsque cette ancienne vendeuse de bijoux à domicile de 38 ans, originaire de la ville de Tyr, apprend en 2008 que l’ONG Norwegian’s People Aid (NPA) recrute des femmes – et uniquement des femmes -pour déminer le sud du Liban, elle décide d’y aller seule. Sa décision ne réjouit pas ses proches. Aussitôt, sa mère la prévient: « Qui va élever tes filles si tu meurs? » Malgré son refus et les pleurs de ses enfants, elle entame une formation, au sein de l’ONG, afin d’apprendre son nouveau métier.

La tâche est pour le moins ambitieuse. Selon l’ONG,à l’été 2006, l’aviation israélienne a largué plus de 4 millions de mines à sous-munitions dans le sud du Liban dont des centaines de milliers sont toujours intactes. Comme leur nom l’indique, ces mines qui contiennent à l’intérieur des douzaines d’autres bombes font un carnage lorsqu’elles explosent. Tombées sur les toits des maisons, dans des champs ou sur des chemins de campagne, elles paralysent et effrayent toujours la population. Tous les jours, ces femmes tentent donc de trouver ces bombes qui ont contaminé les terres agricoles et tuent encore leurs compatriotes. Depuis la fin de cette guerre-éclair, 400 Libanais ont été tués ou blessés par ces mines. Le dernier incident mortel remonte au 4 septembre, lorsqu’une villageoise a sauté sur l’une d’elles.

« Les soucis doivent rester à la maison »

Mais en cette journée d’août, pas d’explosion, et les démineuses sirotent, entre deux arbres, un café. Parmi elles, Diala Hachem, la surveillante. Habillée d’un treillis kaki, la jeune femme de 26 ans est très coquette. Ses ongles sont manucurés, ses lèvres maquillées et son voile vert parfaitement ajusté. Cette ancienne étudiante en littérature anglaise est la seule formée pour faire exploser les mines. Lorsque l’une de ses collègues en trouve une, Diala prévient l’armée, récupère les explosifs et fait sauter l’engin. « Depuis le 16 février, 115 mines ont été trouvées sur cette zone, toutes de fabrication américaine », explique-t-elle en pointant du doigt les chiffres écrits au marqueur.

Pour Diala Hachem, fiancée à un démineur, ce métier n’est pas le monopole des hommes. « Dans ma famille, les femmes choisissent ce qu’elles veulent faire. Il n’y pas de différence entre les sexes. Mais mes amis ont eu du mal à l’accepter. J’ai dû leur prouver que j’avais le même potentiel qu’un homme »,confesse-t-elle. « Nous avons été les premiers à considérer que les femmes pouvaient faire le même travail que les hommes », explique, de son côté, Kassim Ghossein, responsable du déminage à NPA. « Elles sont productives, courageuses et très patientes », poursuit-il au volant de son véhicule tout terrain. Pour l’ONG, établir des équipes mixtes n’était pas envisageable. « Les hommes auraient voulu imposer leur manière de faire et montrer leur supériorité. » Cela dit, sur les neuf équipes de déminage dont s’occupe NPA, une seule emploie des femmes. Une démarche avant-gardiste donc mais loin de faire respecter la parité.

Dans une pièce qui fait office de salle de réunion, Diala Hachem détaille les nombreuses mesures de sécurité. Des panneaux, posés au sol, indiquent l’hôpital le plus proche, celui de Tibnine, situé dans le district de Bint Jbeil, (fief du Hezbollah). On apprend quels itinéraires il faut emprunter pour s’y rendre et le groupe sanguin de chaque démineuse. « Ce travail nécessite beaucoup de calme et de concentration. Les soucis doivent rester à la maison », dit-elle avec autorité. Pour s’assurer que chaque démineuse est psychologiquement apte à remplir sa mission, il n’est pas rare que la surveillante retarde le début du travail. Quelques minutes de conversation peuvent permettre d’éviter la catastrophe. Car, elles le savent toutes, une simple erreur peut leur être fatale.

« Tout peut basculer »

Chaque jour, ces femmes affrontent leurs craintes et avec le temps, les apprivoisent. Même si les explosions ne touchent que des civils, elles savent pertinemment qu’elles ne sont pas à l’abri d’un incident. « Après quatre ans dans le déminage, j’ai toujours peur. Je sais que tout peut basculer en une seconde », raconte sobrement Ibtisam Hammoud. La dangerosité du métier a renforcé la solidarité et fait naître, pour cette démineuse, une « connexion » très forte entre les femmes.

L’été, leur journée commence à l’aube. Chaque demi-heure, elles prennent une pause de quinze minutes. Peu importe la température, la fatigue ou leur état d’esprit, elles doivent rester concentrées. D’autant que l’armée garde l’oeil. La qualité du travail et le respect de la sécurité sont examinés de près. Gare à celles qui ne respecteraient pas les procédures. Vers 13 heures, l’équipe remballe le matériel. Les détecteurs de métaux sont précieusement enfermés dans une cantinière. Les visages sont transpirants mais sereins. « Quand je ne trouve pas de mines, comme aujourd’hui, je rentre frustrée », lâche en souriant Ibtisam Hammoud.

Même si ses proches se sont depuis habitués à son métier, Ibtisam Hammoud affronte toujours leurs angoisses. « J’essaye de la convaincre d’arrêter », avoue Zeinab, sa fille de 14 ans. Cette adolescente aux cheveux noirs ne rêvent ni de mines, ni d’explosifs. Ce qu’elle veut, c’est ouvrir un magasin haute couture. A l’école, ses camarades se moquent d’elle. « Ta mère fait un métier d’hommes », lui disent-ils. Mais les mamans, elles, envient cette mère et lui demandent souvent si l’ONG ne recrute pas.

Désormais, c’est une femme active qui parle avec fierté de son métier. « C’est tellement beau de nettoyer sa terre et de la protéger. Quand je trouve une mine, je me dis qu’elle aurait pu tuer mes enfants et les gens que j’aime. » Mais que se passera-t-il si Israël et le Liban qui sont techniquement encore en guerre lancent une nouvelle offensive? Elle ne préfère pas y penser.

Aucun compte à rendre

Dans une région touchée par la pauvreté et le chômage, l’argument financier a naturellement influencé son choix. Cette démineuse gagne 950 dollars par mois, un salaire bien confortable dans un pays où le revenu minimum est de 450 dollars. Elle bénéficie également d’une couverture sociale et cotise pour sa retraite. Elle ne peut donc qu’apprécier les joies de l’indépendance. « Quand je touche mon salaire, je me fais une virée shopping avec mes filles. Les choses que j’achète ont plus d’importance car cet argent est le fruit de mon travail. Je n’ai de compte à rendre à personne », dit-elle, la mine satisfaite.

Désormais, c’est elle qui aide ses proches et s’émancipe du carcan familial. Ibtisam Hammoud est passée du statut d’épouse docile et serviable à celui de femme indépendante qui a son mot à dire. Cette transformation ne ravit pas tout le monde. « Mon époux préférait l’autre version, confie-t-elle avec pudeur et hésitation. Il sait que sa marge de contrôle n’est plus la même. Quand je m’oppose à lui, il se fâche et me dit que je n’étais pas comme ça avant. » Le regard de ceux qui l’entourent change. Lorsqu’en rentrant chez elle, elle passe devant son épicier, celui-ci a toujours un mot pour elle. « Il ne faut pas te demander comment vont tes enfants mais comment vont les bombes?! », crie-t-il, quasiment hilare. « A chaque fois qu’il me voit, il me dit: "Toi tu es vraiment une militante. Tu ne te rends pas compte de l’impact de ton travail" », rapporte-t-elle discrètement alors qu’elle se dirige vers le hall de son immeuble. Un compliment mais surtout une évidence pour cette Libanaise musulmane qui a grandi dans un pays régulièrement bombardé par Israël. Pour ces femmes, et les Libanais en général peu importe leur confession, Israël est un ennemi. Un ennemi qui a occupé leur région pendant dix-huit années.

Ibtisam Hammoud ne se considère pas comme une militante mais comme une citoyenne qui tente de protéger, à sa manière, une région qui porte encore les stigmates de la guerre. Mais quand elle franchit le pas de sa porte, elle redevient une mère de famille et une épouse. Pour quelques heures, treillis et chaussures de marche restent au placard.

 

  • L’ONG Norwegian People’s Aid est présente en Asie, en Afrique, en Europe de l’Est et au Moyen-Orient. Elle s’implique dans 18 des 70 pays contaminés par des mines à sous-munitions. Depuis 2008, elle a constitué dans chacun d’entre eux, une équipe exclusivement féminine. Elle investit trente millions de dollars par an dans son programme de déminage. Au Liban, les équipes de démineurs ont découvert, depuis la guerre de 2006, 4600 mines, soit 70% des terres contaminées.

 

Cet article a été publié dans Le Courrier

L’insurrection syrienne entretient l’espoir et l’inquiétude chez les familles de disparus.

Depuis un an et demi, Majida Bachari suit de près l’actualité syrienne. En ce moment, ce qu’elle craint le plus, ce sont les bombardements du régime sur les villes du pays. « J’ai peur qu’ils tuent mon frère », dit-elle, le visage éteint. Cette femme qui croit avoir 56 ans mais qui en fait dix de plus attend la libération de son frère Ahmad, emprisonné depuis 1976 en Syrie.

Habillée d’un voile noir et d’une tunique marron, elle montre la photo d’un adolescent. Son frère avait 20 ans quand il a été arrêté à Khalde, une ville située à une dizaine de kilomètres de Beyrouth. Cette année-là, l’armée syrienne venait d’entrer au Liban. « Un membre de notre famille était un responsable palestinien, c’est pour ça que Ahmad a été arrêté. Le même jour, huit autres personnes ont également été arrêtées. » Les pots-de-vin versés aux geôliers n’ont jamais permis à Majida Bachari de rendre visite à son frère. Mais il y a cinq ans, un prisonnier libéré a reconnu Ahmad sur une photo. « Il s’occupait de distribuer la nourriture. Il est en bonne santé », lui a-t-il assuré.

Depuis la guerre civile libanaise (1975-1990), des milliers de familles partagent la même histoire. Un mari, un père, un frère ou un fils parti un matin et jamais revenu. Aujourd’hui, on estime à 17 000 le nombre de disparus. Parmi eux, des centaines déportés, emprisonnés et torturés se trouvent toujours en Syrie. « Nous avons 617 noms sur nos listes mais ce n’est qu’une estimation car nombreuses sont les familles qui ne nous ont jamais contacté », explique Ghazi Aad, président de Soutien aux Libanais en détention et en exil (Solide).

 « Il est en bonne santé »

L’insurrection syrienne a fait naître beaucoup d’espoir chez les familles de disparus. « Tant que le régime est en charge des centres de détention rien de tangible n’est faisable. Mais s’il tombe, des choses seront révélées, estime Ghazi Aad. » La famille de Mahmoud* a été contactée, il y a deux mois, par un activiste syrien réfugié en Turquie. « Il a passé un an en prison avec mon frère et nous a dit qu’il était en bonne santé, explique Khaled Sleiman. Mahmoud a demandé à l’activiste d’embrasser « affectueusement » sa mère sans savoir que celle-ci est morte il y a deux ans.

Cette famille a pu correspondre pendant des années avec Mahmoud. C’est grâce à la complicité d’un geôlier que Khaled Sleiman recevait un courrier par mois jusqu’à ce que son frère soit transféré dans une autre prison, il y a cinq ans. A 77 ans, l’homme épluche encore les dizaines de lettres manuscrites enfermées précieusement dans une pochette.

Marie Mansourati possédait aussi une lettre de son fils, mais elle l’a perdue quand on lui a volé son sac. Depuis six ans, elle ne s’habille plus en noire. « Cette lettre m’a prouvé qu’il était encore en vie », dit-elle. Installée à côté du téléphone, elle veut « être certaine de ne jamais louper un appel ». Cette femme âgée mais encore très coquette attend qu’on lui annonce la libération de Dani, enlevé en 1992 à Damas alors qu’il allait rendre visite à un proche. Elle a déboursé plus de 70 000 dollars pour voir son fils. Les agents syriens ont bien accepté l’argent mais n’ont jamais tenu leur promesse.

Libéré après 26 ans

La vieille dame espère que la chute, encore hypothétique, de Bachar el-Assad puisse améliorer la situation de Dani. « Si le système tombe, les prisonniers seront libérés », affirme-t-elle avec optimisme. Pour le moment, Marie Mansourati place tous ses espoirs dans un prisonnier libanais, libéré il y a tout juste trois mois. Cet ancien détenu qui a requis l’anonymat et qui refuse de s’adresser à la presse a été emprisonné pendant 26 ans. « Son nom ne figurait pas sur nos listes, explique le président de Solide. Pendant vingt et un ans, ses parents l’ont cherché et ont fini par savoir où il se trouvai et ils ont pu le visiter. » Marie Mansourati s’est empressées de le contacter. « Il m’a confirmé que Dani était en bonne santé. Je sais que c’est lui, il m’a détaillé le médaillon qu’il porte au cou. »

Pour les anciens prisonniers, les images de l’insurrection syrienne ravivent un passé douloureux mais annoncent parfois de bonnes nouvelles. Le 19 juillet dernier, les médias ont rapporté la mort de Hicham Bakhtiar, chef de la sécurité nationale et surtout spécialiste de la torture. Il a succombé à ses blessures après l’attentat de Damas qui a coûté la vie à plusieurs hauts responsables sécuritaires. « J’ai fait la fête ce soir-là », lâche Ali Abou Dehn. Ce Libanais a été libéré en 2000 après treize ans de prison. « Hafez el-Assad venait de mourir, Bachar a voulu montrer qu’il était différent. » Mais en choisissant la répression dès les premières heures de l’insurrection, le fils marche bel et bien sur les traces des son père.

Même si Abou Ali Dehn voulait oublier les coups, les humiliations, les épidémies et l’isolement, son corps et son esprit lui rappellent chaque jour les heures de torture endurées. Quand il visionne des vidéos, il constate que rien n’a changé. « Dans un bus on voit des miliciens frapper des activistes. Ils leur ordonnent de dire "Je donne mon sang et mon esprit à Bachar". C’est exactement ce que l’on nous demandait », raconte-t-il, impassible. Aujourd’hui, il est persuadé que la chute du régime changera la donne. « J’ai été en prison avec des Syriens qui ont désormais de grandes responsabilités au sein de l’Armée syrienne libre. Ils savent ce que c’est d’être torturé pendant des années. » Mais l’homme assure n’être jamais entré en contact avec l’opposition. « Je suis toujours surveillé. »

* le prénom a été modifié

Cet article a été publié dans Le Courrier

Détenu pendant six ans en Syrie, un ancien détenu raconte son calvaire.

Lorsque Kamil Bawaridi finit une phrase, il exquisse un sourire. Un sourire crispé qui ne dévoile jamais ses dents. Un sourire qui tente de camoufler toute la souffrance qu’il renferme. Cet ancien détenu a passé six ans dans les prisons syriennes dont plusieurs mois dans celle de Tadmor. « L’enfer sur terre », dit-il. Libéré en 2000, cet ancien milicien chrétien a été accusé d’avoir collaboré avec Israël. A 52 ans, il vit dans une pièce exiguë du quartier pauvre de Nabaa, situé en bordure de Beyrouth. Dans ce réduit, images saintes et crucifix s’entremêlent aux fils électriques.

La prison de Tadmor, construite en plein désert, est particulièrement connue pour ses séances de torture, « une tous les quatre jours », selon Kamil Bawaridi. La plus barbare est peut-être celle du pneu. Le prisonnier a le corps coincé à l’intérieur afin qu’il ne puisse pas se débattre lorsqu’il reçoit des coups de bar de fer. A chaque séance, il faut entre trois et quatre jours pour que la douleur deviennent supportable. « Au début, les mains et les jambes sont tellement gonflées qu’il est impossible de pouvoir rester assis. »

Solitude

A son arrivée, Kamil Bawaridi est placé trois mois en isolement mais un isolement vicieux où il partage une cellule de 4 m2 avec un autre détenu. En été, la température frôle les 50 degrés. « J’ai voulu mourir », confit-il. D’autant qu’à Tadmor, les geôliers n’ont aucune pitié. Il y est interdit de regarder un soldat, de discuter entre détenus, de lire, de se promener ou d’apercevoir la lumière du jour. Les journée y sont interminables et la douleur omniprésente. « On nous obligeait à porter une montre, afin que l’on voit les heures défilées et que l’on n’oublie pas que l’on n’a plus de vie », se souvient l’homme.

A force d’être torturé, Kamil Bawaridi développe une hémorragie à l’organe sexuel. Les surveillants pensent alors qu’il a un cancer et l’autorisent à consulter un médecin. « On m’a mis un foulard sur la tête et on m’a allongé sur un matelas posé au sol. Le soldat a enlevé sa chaussure pour qu’elle me serve d’oreiller. Le médecin m’a tâté le ventre et m’a dit "Vous avez un cancer" », raconte Kamil Bawaridi. « Je savais que ce n’était pas logique mais j’y ai quand même cru. Dans ces conditions où la peur ne te quitte jamais, tu crois tout ce qu’on te dit », poursuit-il. Aujourd’hui, diabète, problèmes de dos et lésions psychologiques sont autant de fardeau qu’il doit assumer seul.

A sa sortie, Kamil Bawaridi dort plusieurs jours dans la rue. Maison, famille et amis se sont envolés depuis longtemps. Il vivote grâce à des « connaissances » et s’enferme dans la solitude. Le gouvernement et sa famille politique s’importent peu de son état. « J’ai quitté une prison pour une autre un peu plus grande », pense-t-il.

Aujourd’hui, l’ancien milicien n’exprime aucun remords. Il se souvient des check points, de la ligne de démarcation, des armes, des femmes et de l’alcool avec nostalgie. « S’il fallait recommencer, je ne changerais rien. » La seule chose qu’il regrette, c’est de ne pas avoir soutenu l’occupant. « J’aurais aimé avoir l’honneur de collaborer avec Israël », lâche-t-il, toujours en souriant.

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